Exercice de description
Installez-vous dans un lieu de votre choix. Ce peut être un
lieu privé (votre chambre, votre salon) ou un lieu public (sur la rue, dans une
station de métro, etc.). Installez-vous confortablement et décrivez très
attentivement ce que vous voyez.
Prenez votre temps, imprégnez-vous des lieux. Parlez de tout
ce qui vous frappe, de tout ce que vous remarquez : le pli dans le manteau
de votre voisine, la craque sur votre verre de lait, le reflet sur une
voiture, le bruit d'un chien sur la rue, la lumière qui traverse les rideaux, même
les sentiments que les lieux évoquent chez vous, etc.
Si vous êtes à un endroit qui vous est familier, observez-le
avec un tout nouveau regard. Faites comme si vous ne l'aviez jamais vu avant.
Examinez bien tous les détails que vous apercevez. Mettez-y au moins 15 à 20
minutes et même plus si vous voulez. Et ne vous censurez pas.
Le but de cet exercice est de vous pratiquer à faire une
description imagée, vivante, colorée et vibrante. Une description détaillée et
qui dépasse la simple description plate, morne et sans intérêt.
Petit exemple d'un maître de la description :
Le Père Gorio, Balzac (Extrait)
La façade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que
la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où vous la
voyez coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, entre la maison et le
jardinet, règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est
une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et de grenadiers
plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche. On entre dans cette
allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit: MAISON-VAUQUER,
et dessous: Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Pendant le
jour, une porte à claire-voie, armée d'une sonnette criarde, laisse apercevoir
au bout du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade peinte en marbre
vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette
peinture, s'élève une statue représentant l'Amour. A voir le vernis écaillé qui
la couvre, les amateurs de symboles y découvriraient peut-être un mythe de
l'amour parisien qu'on guérit à quelques pas de là. Sous le socle, cette
inscription à demi effacée rappelle le temps auquel remonte cet ornement par
l'enthousiasme dont il témoigne pour Voltaire, rentré dans Paris en 1777:
Qui que tu sois, voici ton maître:
Il l'est, le fut, ou le doit être.
A la nuit tombante, la porte à claire-voie est remplacée par
une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la façade est longue, se trouve
encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le
long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entièrement, et attire
les yeux des passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs
est tapissé d'espaliers et de vignes dont les fructifications grêles et
poudreuses sont l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses
conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque muraille, règne une
étroite allée qui mène à un couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer,
quoique née de Conflans, prononce obstinément tieuille, malgré les
observations grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées latérales est un
carré d'artichauts flanqué d'arbres fruitiers en quenouille, et bordé
d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une
table ronde peinte en vert, et entourée de sièges. Là, durant les jours
caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du café
viennent le savourer par une chaleur capable de faire éclore des oeufs.
La façade, élevée de trois étages et surmontée de mansardes,
est bâtie en moellons, et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un
caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. Les cinq croisées
percées à chaque étage ont de petits carreaux et sont garnies de jalousies dont
aucune n'est relevée de la même manière, en sorte que toutes leurs lignes
jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisées qui, au
rez-de-chaussée, ont pour ornement des barreaux en fer, grillagés. Derrière le
bâtiment est une cour large d'environ vingt pieds, où vivent en bonne
intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond de laquelle
s'élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar et la fenêtre de la cuisine
se suspend le garde-manger, au-dessous duquel tombent les eaux grasses de
l'évier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève une porte étroite par
où la cuisinière chasse les ordures de la maison en nettoyant cette sentine à
grand renfort d'eau, sous peine de pestilence.
Naturellement destiné à l'exploitation de la pension
bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d'une première pièce éclairée par les
deux croisées de la rue, et où l'on entre par une porte-fenêtre. Ce salon
communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d'un
escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et
frottés. Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de
chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu
se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret
en porcelaine blanche ornée de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre
partout aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à
hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni représentant
les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages
sont coloriés. Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux
pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis
quarante ans, cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires,
qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la
misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre
atteste qu'il ne s'y fait de feu que dans les grandes occasions, est ornée de
deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui
accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette
première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait
appeler l' odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance;
elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements; elle a le
goût d'une salle où l'on a dîné; elle pue le service, l'office, l'hospice.
Peut-être pourrait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer
les quantités élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères
catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh
bien! malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui
lui est contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être
un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur
indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses
couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de
buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de
moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus,
fabriquées à Tournai.
Dans un angle est placée une boite à cases numérotées qui
sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire.
Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés
là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez
un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui
ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois verni à filets dorés; un cartel en
écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des quinquets d'Argand où la
poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirée
assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son
doigt comme de style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en
sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes
misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise.
Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant,
rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une
description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens
pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites
par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans
poésie; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore,
elle a des taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.